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14 mars 2012

Conférence à l'Institut Universitaire Rachi de Troyes 

 

par Thierry SCHMELTZ, psychanalyste.

 

 

Remerciements et avertissement

Avant toute chose, je voudrais remercier l’Institut Rachi et particulièrement sa directrice, Géraldine Roux, de nous accueillir et de nous donner l’occasion de poser quelques jalons de l’innovation freudienne dans le cadre de ce séminaire d’introduction à la psychanalyse.

Il faut dire que cette entreprise à laquelle nous avons accepté de nous livrer est un peu une gageure, une sorte de défi improbable voire un pari fou qui nécessite quelques préalables en guise d’avertissement.

D’abord, l’œuvre de Freud est monumentale ; elle l’est non seulement du fait de la profusion et de la fertilité des considérations qu’il n’a cessé de développer et d’enrichir tout au long de sa vie, mais elle l’est aussi par la complexité d’un système théorique stratifié dont l’évolution ne peut se résumer à quelques idées simples. De surcroît, chacun a un Freud en tête et c’est de ce Freud imaginaire, multiforme et polymorphe, tel qu’il s’est constitué en nous, selon notre propre subjectivité, dont nous allons vous parler.

En second lieu, compte tenu du format de ce séminaire qui déploie sur 4 séances un regard longitudinal sur la psychanalyse, du contexte de sa préhistoire dont Danièle Lévy nous a parlé lors de la séance inaugurale jusqu’à l’exploration de certains de ses prolongements par d’autres auteurs (Ferenczi, Lacan), en passant par sa naissance et sa période de jeunesse (qui est notre thème d’aujourd’hui), et en envisageant (la prochaine fois) les approfondissements ainsi que les remaniements théoriques plus tardifs, vous comprenez qu’il a bien fallu faire des choix, forcément réducteurs et susceptibles de quelques raccourcis scandaleux.

Disons que nous nous sommes placés dans la perspective d’un séminaire d’introduction à la psychanalyse ; c’est à dire à nous imaginer devoir parler à un auditoire potentiellement curieux et intéressé mais pas nécessairement familier avec les conceptions psychanalytiques. Par conséquent, notre présentation prend le risque de paraître sommaire ou laissant de coté maints aspects qui pourraient être tenus pour essentiel aux yeux de nos collègues ici présents ou des personnes qui sont globalement plus avancées sur le sujet.

Nous avons choisi de suivre le cheminement de Freud à partir des textes fondateurs pour tenter de restituer l’évolution de sa pensée de manière cohérente et intelligible. Ce faisant, il y a encore un biais qui tient à notre souci de présenter les élaborations premières de Freud sans intégrer les développements et modifications ultérieurs qui ont pu les remettre en cause voire les rendre désuètes. Autrement dit, nous les présentons d’un point de vue historique comme des étapes de construction d’une pensée qui s’est inscrite à une époque donnée selon les connaissances du moment. Ainsi, vous n’entendrez pas parler aujourd’hui de « ça » ou de « surmoi », pas plus que de « pulsion de destruction ». Par ailleurs, l’inconscient de la psychanalyse naissante tel que nous allons en parler maintenant n’est pas le même que celui qu’il deviendra lors de la période de la maturité de la psychanalyse.

D’une certaine manière, nous avons adopté l’attitude de Freud qui, en dehors de quelques notes de bas de page de clarification, ne souhaitait pas réviser en profondeur ses considérations initiales au fil des éditions successives ou des traductions ultérieures de ses écrits déjà parus (cf. avant-propos de la réédition des Etudes sur l’hystérie en 1908 ainsi que la préface à la 8ème édition de L’interprétation des rêves, en 1929).

Aujourd’hui, nous allons aborder des éléments fondamentaux tels que l’inconscient dynamique, le conflit psychique, le refoulement et les résistances, le symptôme (hystérique), le rôle de la sexualité et les principes de plaisir et de réalité.

 

Introduction

La dernière fois, Danièle Lévy a brossé avec brio le paysage culturel, intellectuel et scientifique, notamment du XIXè siècle, qui a constitué le terreau sur lequel la psychanalyse va se fonder. En quelque sorte, on peut dire que du magnétisme animal de l’allemand Mesmer aux théories sur l’hypnose de l’écossais Braid et à ses applications par le français Liébeault, tout était déjà là, ou presque. Freud n’a pas fait que rassembler des éléments épars de travaux isolés, il a produit de l’inédit pour faire d’un savoir un énoncé théorique et pour élaborer une méthode nouvelle de production de connaissances et d’enrichissement du savoir sur le fait humain. L’exemple de l’hystérie illustre bien cet aspect novateur par l’introduction de l’inconscient psychosexuel à partir de l’étude du cas princeps d’« Anna O » et sur lequel nous reviendrons tout à l’heure. La psychanalyse s’est constituée, selon un lent processus de maturation, à partir de matériaux disparates, de travaux hétérogènes et d’expériences dans des domaines différents qui en constituaient confusément les germes.

Homme de culture attentif, curieux tout autant qu’opiniâtre, Freud a puisé dans les données et les influences de son temps pour en fabriquer peu à peu sa propre matière et l’alimenter au contact des autres. Comme il le souligne lui-même, la psychanalyse « n’a pas jailli du rocher ni n’est tombée du ciel, elle se rattache à quelque chose d’antérieur qu’elle prolonge, elle part d’incitations qu’elle retravaille. »[1] Mais, s’il revient à Freud d’en avoir assurée la gestation, la psychanalyse a sans doute été l’enfant que le monde du XXè siècle n’attendait pas, qu’il n’a pas souhaité reconnaître et dont il n’a pas voulu entendre parler pendant de longues années. Ce monde rejetait en bloc tout ce que la psychanalyse embryonnaire apportait de nouveau dans le champ de la connaissance ; mais surtout, ce monde n’était pas prêt à en supporter les postulats fonciers qu’il considérait comme un outrage à la pensée de l’époque et comme une transgression à l’esprit de la science académique. Freud venait de rejouer la scène du pêché originel et il en paiera longtemps le prix d’un ostracisme forcené.

Dans ce contexte, l’affirmation des premières hypothèses de la psychanalyse, notamment l’existence de l’inconscient, prenait à rebrousse-poil l’entendement humain et a eu l’effet d’un véritable traumatisme que nombre de résistances et de récusations plus ou moins virulentes a cherché à atténuer. Faute de pouvoir l’étouffer dans l’œuf, les pourfendeurs de la psychanalyse se sont inlassablement chargés de tenter d’en réduire l’audience et d’en limiter la propagation (cf. l’arrivée tardive en France des premières traductions de l’œuvre freudienne, vers 1922).

C’est donc tout le mérite de Freud que d’avoir eu cet incroyable courage moral de persévérer dans une voie de recherche qui lui promettaient des jours difficiles et de s’obstiner à faire reconnaître pour lui donner une place dans le domaine des sciences à la nouvelle discipline qu’il continuait d’élaborer, et qu’il n’a d’ailleurs jamais cessé de faire jusqu’au crépuscule de sa vie.

En élevant le registre du singulier au statut d’universel, la psychanalyse ne s’est cependant jamais présentée comme une discipline statique et figée pas plus qu’elle ne s’est affirmée comme une science définitive et aboutie. Au contraire, conçue comme l’œuvre jamais achevée d’un travail en perpétuel développement, elle s’est proposée comme matière vivante et mouvante, susceptible de déformation et de transformation venant enrichir l’édifice conceptuel de ses nouvelles avancées et de ses nouvelles découvertes. Cela est à l’image de la volonté constante d’un Freud qui ne souhaitait tirer profit de sa recherche sur les différentes formes de phénomènes psychiques qu’à la condition que celle-ci apporte du nouveau par rapport à ce qui était déjà établi. De ce point de vue, la psychanalyse freudienne est indéniablement une œuvre d’innovation plutôt qu’une œuvre de compilation. Son évolution sera telle qu’elle n’aura ni la même consistance ni la même envergure au moment de son surgissement dans la dernière décennie du XIXè siècle, période qui nous intéresse aujourd’hui, et à la fin de la vie de Freud en 1939, a fortiori dans la seconde moitié du XXè siècle où elle a connu une expansion spectaculaire.

 

En quoi la psychanalyse propose t-elle un nouveau champ de savoir ?

Ce qui fait sans doute l’originalité de la psychanalyse freudienne, c’est qu’elle postule un savoir du symptôme et qu’elle modifie la nature de la relation médecin-patient. A partir de ses premières recherches, Freud montre que l’hystérie a du sens, que le symptôme hystérique a une signification. Le symptôme est ainsi conçu comme un message énigmatique qui ne se décode pas à partir d’une cartographie anatomique ; il est plutôt une sorte de hiéroglyphe corporel de la langue psychique qui reste à déchiffrer. Voilà la révolution mentale à laquelle Freud nous convie en affirmant clairement la dimension psychique du symptôme hystérique. Voilà le saut épistémologique fondamental que Freud opère avec audace en donnant un statut psychique à la manifestation physiologique ou fonctionnelle. C’est en quelque sorte cet acte inaugural de « psychisation » de l’hystérie qui fait le berceau de la psychanalyse. Jusqu’ici, le facteur psychique n’était pas réellement pris en compte ; il n’était pas pour autant ignoré mais il semblait encombrer les esprits scientifiques qui l’abandonnaient volontiers aux philosophes et aux mystiques quand ceux-ci n’étaient pas assimilés aux charlatans.

Notons que sur l’échelle du temps la définition de l’homme s’est cristallisée autour de 4 moments emblématiques :

  1. Avec Aristote, l’homme sort de son animalité en étant défini par sa capacité de langage ;
  2. Avec Descartes, l’homme se définit en rapport à une intériorité, le cogito (« Je pense, donc je suis » );
  3. Avec Durkheim et Freud, l’homme est défini dans son rapport à des structures qui le déterminent (structures sociales et structures psychiques) ;
  4. Le dernier temps, notre temps contemporain, est celui des neurosciences qui définissent l’homme à travers la rationalité du déterminisme génétique.

En première approximation, disons que ces différents points de vue ne se délogent pas l’un l’autre ; ils ne se contredisent pas tout en offrant une perspective et une ouverture distinctes liées à l’évolution de la pensée et des connaissances. En revanche, ce qui sépare le dernier point des trois précédents, c’est l’idée que, dans la lignée du positivisme des Lumières, une certaine vérité de l’humain aurait à voir uniquement avec ce qui est objectivable. Mais, affirmons-le clairement, quels que soient les progrès des neurosciences qui permettront probablement d’éclairer les chemins biologiques, en particulier neuroendocriniens, du fonctionnement cérébral, ils ne seront jamais de nature à faire ressortir les sens de soi, d’autrui et du monde qui constituent les contenus essentiels de l’activité psychique et que la psychanalyse se propose justement de dégager.

Cela étant, si les sciences expérimentales ne peuvent régler la question du sens, il n’en est pas moins vrai que les énoncés de la psychanalyse ne peuvent être ni étayés par quelque vérification de laboratoire ni confirmés par le simple recours à l’introspection. Comme le rappelait la dernière fois Danièle Lévy, l’inconscient est le lieu de désirs non reconnus ni par soi-même ni par l’autre. Elle ajoutait que bien que ces désirs ne peuvent pas être satisfaits, personne ne peut pour autant y renoncer. Cette étrangeté fait que la psychanalyse continue, aujourd’hui encore, à susciter l’ambiguïté entre intuition et déni. Si le langage commun a intégré avec plus ou moins de bonheur des notions psychanalytiques telles que le lapsus, l’acte manqué, le complexe d’Œdipe, le rêve, etc., tout un chacun ne se montre pas pour autant convaincu de l’existence de l’inconscient.

L’incrédulité, la défiance ou simplement le doute qui sont attachés à la psychanalyse tiennent pour une part à la difficulté d’admettre qu’une idée, un désir existent en nous, qu’ils sont nôtres et qu’ils développent en nous des effets sans que nous n’en sachions rien. En affirmant qu’il n’est rien que l’homme pense, fasse, décide, ressente qui ne prenne sa source en un lieu qui échappe à la volonté consciente et à la raison, la psychanalyse fait sienne l’hypothèse de ce dont le poète avait depuis longtemps l’intuition. Par exemple, la célèbre formule rimbaldienne « Je est un autre » indique déjà toute l’hétérogénéité de l’être en même temps que l’altérité de l’inconscient en soi : « ça m’a échappé », « ç’a été plus fort que moi », « ça s’est imposé à moi », « ça m’a débordé », « je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça », « ça m’est venu d’un seul coup, comme ça ! »… Toutes ces expressions que nous utilisons spontanément marquent bien la suprématie d’un mouvement en soi qui domine la volonté consciente et la raison, et qui surplombe le moi en s’imposant à lui.

Pourtant, en dépit de toutes ces évidences dont nous pouvons faire l’expérience chaque jour, il reste difficile d’admettre qu’une grande partie de ce qui nous anime nous est étranger, que des processus ou des formations psychiques gouvernent notre vie en échappant à notre contrôle, et cela, tout au long de l’existence.

De plus, quand la psychanalyse prétend dévoiler les contenus de nos désirs inconscients, de nos rêves ou de nos idées inavouables (désir incestueux par exemple), et qu’elle affirme que ces désirs, rêves et idées jouent un rôle décisif dans l’orientation de notre existence, on comprend que le profane n’ait pas spontanément envie d’adhérer aux idées de la psychanalyse mais, qu’au contraire, sa perplexité l’amène à manifester plusieurs réactions possibles :

Hélas, dans aucun de ces cas, le contenu de l’affirmation ne peut être véritablement reconnu par celui qui le reçoit, même favorablement, comme faisant ou ayant fait partie de son vécu personnel.

C’est pourquoi il convient d’insister sur le fait que l’expérience sensible de l’inconscient ne peut pas authentiquement se rencontrer à travers ce que nous sommes en train de faire, à savoir une présentation à caractère pédagogique ou didactique, ni sur un mode exclusivement livresque. L’expérience vécue de l’inconscient est et reste du seul ressort de la relation analyste/analysant qui implique, dans un cadre donné, la reconnaissance et l’utilisation d’une caractéristique spécifique à la situation analytique, et dont nous parlera tout à l’heure Béatrice Braun, à savoir la dimension transférentielle.

Pourquoi tout ce préambule ?

Eh bien parce que Freud n’a pas rencontré autre chose que défiance et hostilité lors de la présentation de ses découvertes, et qu’il lui a fallu une force de caractère hors du commun pour convaincre son auditoire et poursuivre ses recherches contre vents et marées.

Ce qui a mis le feu aux poudres dans l’accueil défavorable de ses premières propositions conceptuelles, c’est que la névrose, véritable préoccupation de Freud, était mise en rapport avec un événement traumatique ; mais il ne s’agit pas de n’importe quelle espèce de traumatisme. En effet, Freud affirme, à la lumière de son expérience clinique auprès de patients hystériques, que l’événement-cause des symptômes névrotiques a quelque chose à voir avec la sexualité du patient. Il ajoute que le déclenchement de la névrose manifeste (au travers de la production de symptômes) fait écho à un événement traumatique oublié, situé dans la période prépubertaire. Pour Freud, il s’agit presque toujours d’une séduction de l’enfant par un adulte, et il n’est pas rare, toujours selon Freud, que cet adulte soit l’un des parents.

Voilà comment se présente en cette fin du XIXè siècle une conception radicalement nouvelle sur l’étiologie des névroses qui servira de modèle général fondateur de la psychanalyse.

Mais revenons un peu en arrière pour parler de Freud, de l’homme Freud, de son parcours et du trajet qu’il a emprunté pour construire et énoncer de nouveaux postulats scientifiques.

 

Freud

Sigismund Freud est né le 6 mai 1856 à Freiberg, petite ville de Moravie, aujourd’hui Pribor en République tchèque, située à 240 km au nord-est de Vienne. Ses parents étaient juifs. Il est le fils aîné du troisième mariage de son père, Jakob Freud, qui était un négociant en laine dont la prospérité toute relative s’est totalement effondrée avec la révolution industrielle et l’arrivée du machinisme. Jakob a déjà deux grands fils (Emanuel et Philipp) de son premier mariage et aura avec sa troisième épouse, Amalia Nathanson, mère de Freud, 7 enfants. A la tête de sa fratrie, Freud qui restera l’enfant préféré de sa mère a ainsi 5 sœurs et un frère. Il passe les premières années de sa vie à Freiberg avant que sa famille ne s’installe définitivement à Vienne en 1860.

Si l’on connaît finalement assez peu de choses sur l’enfance de Freud, on sait néanmoins qu’elle est marquée par un certain nombre de singularités dont on peut penser qu’elles ont pu contribuer à stimuler son intérêt pour la compréhension des conduites humaines en général et sa curiosité sur la question des secrets de famille en particulier.

Dans son « autoprésentation » (Sigmund Freud présenté par lui-même, 1925), il est frappant de constater que Freud met immédiatement sa judéité en avant comme s’il attribuait à cette condition le fait d’être mis au ban de la « communauté du peuple » et d’avoir dû se forger la capacité de résister à une hostilité tenace pour défendre ses convictions et son indépendance de jugement.

Par ailleurs, la configuration familiale de Freud fait qu’il est le fils d’une femme jeune et d’un père beaucoup plus âgé. Sa mère est de la même génération que ses beaux-fils qui sont déjà mariés, et le jeune Freud se retrouve être l’oncle d’un neveu né avant lui. Du fait de la différence d’âge, Freud appelle son second demi-frère « oncle Philipp » et imagine qu’il est l’amant de sa mère. Dans ce contexte, on imagine que tel Œdipe confronté à l’énigme de la Sphinge, Freud est d’emblée confronté à l’énigme des origines (cf. le beau tableau de J-A-D.Ingres, Œdipe expliquant l’énigme de la Sphinge, exposé au musée du Louvre, qui illustre la plaquette de ce séminaire).

Autre particularité : la famille de Freud a été accablée par l’arrestation et la condamnation à une lourde peine de prison de l’oncle Josef, frère cadet du père, pour une affaire de fausse monnaie. Freud qui n’avait pas encore 10 ans au moment du procès était partagé entre honte et incompréhension. On peut subodorer que le désir du jeune Freud de comprendre les motivations de son oncle et plus largement les motivations humaines, et de conquérir la gloire en attachant son nom à une grande découverte était tout autant l’expression d’une fierté personnelle que le vœu de redorer le blason familial dans un mouvement de réparation.

On pourrait encore accorder une certaine importance à la nostalgie de Freud de sa ville natale, qui était une région rurale où les enfants vivaient assez librement, et que la famille a quitté pour une grande ville où la pauvreté et les conditions de vie difficiles se faisaient davantage ressentir.

Bien qu’issu d’une famille juive, Freud n’a pas été élevé dans le strict respect de l’orthodoxie et n’a pas eu une éducation traditionaliste. Très tôt ouvert à la philosophie des Lumières, Freud s’est dit rapidement « mû par un désir de savoir » qui touchait à la condition humaine, et il sera reconnaissant à son père de l’avoir toujours encouragé à suivre ses propres inclinations.

Le jeune Freud se révèle brillant durant toute sa scolarité. Il aime lire et écrire, fait des études classiques avec latin et grec, apprend l’anglais, le français et l’espagnol. Il noue une forte amitié avec Eduard Silberstein avec qui il correspond dans la langue de Cervantès. A 16 ans, il tente avec Eduard d’analyser ses sentiments pour Gisela Fluss, fille d’un ami de son père, dont il est tombé amoureux. Freud se démarque déjà par un style personnel et des qualités incontestables. Il s’intéresse à beaucoup de domaines et n’a pas de prédilection particulière pour des études de médecine. On a plutôt l’impression qu’il est constamment en recherche d’un grand frère qui pourrait lui servir de modèle identificatoire. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, il voulut suivre la voie de son meilleur ami de lycée, un certain Heinrich Braun (qui allait devenir politicien) pour étudier le droit et s’investir dans des actions sociales. Tout au long de sa vie, et sa correspondance en témoigne, Freud a toujours cherché à s’attacher des amitiés aussi intenses qu’exclusives. Après avoir abandonné l’idée de faire des études de droit, Freud dit que c’est sa fascination pour les thèses de Darwin et son admiration pour Goethe qui ont décidé de son orientation en médecine. Freud a besoin de « pères » qui l’inspirent. Il a 17 ans quand il entre en 1873 à la Faculté de médecine de Vienne. Habité par une curiosité immense, il va s’intéresser à toutes les disciplines, de la botanique à la chimie, mais là encore, il va se heurter à un ostracisme de nature antisémite qu’il ressent comme un barrage à toute prétention de carrière dans le monde scientifique.

L’année suivante, Freud suit le cours du Pr. Ernst Von Brücke sur la physiologie des sons de la voix et du langage. Ce célèbre physiologiste qui cherchait à réduire les phénomènes de la vie psychique à des lois physico-chimiques est l’un des fondateurs de l’histologie. Cet enseignement jouera un grand rôle dans l’intérêt de Freud pour le langage. Il entre dans le laboratoire de physiologie de Brücke où il se sent respecté. Il vénère le Maître et se lie d’amitié avec ses assistants. Un mouvement d’identification s’opère à nouveau : Freud décide de transformer définitivement son prénom de naissance « Sigismund » pour préférer « Sigmund » qui est aussi celui de S. Exner, l’un des assistants et futur successeur de Brücke. Durant ces années de recherches en laboratoire, Freud s’intéresse à l’histologie du système nerveux et manquera de peu la découverte des neurones. Mais son talent et sa rigueur scientifique seront reconnus.

Il obtient son doctorat de médecine générale en 1881. Au décours de ses travaux à l’Institut de physiologie, Freud rencontre Joseph Breuer, un médecin réputé dans la bourgeoisie viennoise, de 14 ans son aîné, avec lequel il partage les mêmes passions et dont il deviendra l’ami. Cette rencontre marquera un tournant majeur dans la vie de Freud. Nous y reviendrons.

En avril 1882, il fait la connaissance de Martha Bernays qui est une amie de sa sœur Anna. Martha vient d’une famille d’intellectuels et de savants juifs où elle a reçu une éducation religieuse stricte. Les fiançailles, rapidement célébrées, dureront trois ans au cours desquels Freud va écrire un millier de lettres. Brücke l’incite à abandonner la carrière théorique qui n’offrait aucune perspective financière pour s’installer comme médecin en pratique privée. A cette époque, Freud a peu d’expérience médicale et aussi peu de confiance en ses propres capacités cliniques. Il entre comme assistant à l’hôpital général de Vienne. Bientôt promu interne, il est affecté successivement dans différents services où il va particulièrement s’intéresser à la neurologie et à la psychiatrie. Durant un semestre, il sera l’assistant de son ancien professeur de psychiatrie Theodor Meynert dont il admirait à la fois l’œuvre et la personnalité. En octobre 1883, Freud quitte le service de Meynert qu’il juge trop organiciste pour prendre la responsabilité du service de neurologie de l’Institut pour enfants malades que dirige le pédiatre Max Kassowitz. Plus tard, Meynert et Freud deviendront de farouches adversaires dans le débat sur le statut de l’hystérie. Alors que Meynert réduit l’hystérie à un trouble neurologique, Freud découvre que l’hystérie constitue un trouble fonctionnel. Freud se campe désormais dans l’étude des maladies nerveuses dans l’espoir de développer le champ de la neuropathologie pour en faire une véritable spécialité. Sur la base de ses travaux histologiques et cliniques, il est nommé « chargé de cours » en neuropathologie à la Faculté de médecine de Vienne. Entre-temps, Freud s’était attelé dès 1884 à un nouveau travail qui consistait à mettre en évidence les propriétés analgésiques d’un alcaloïde quasiment inconnu à l’époque, la cocaïne, dont il espérait tirer les vertus thérapeutiques, notamment en chirurgie oculaire. Il pensait également que cette découverte pourrait le sortir de sa modeste condition matérielle en lui assurant richesse et célébrité. L’étude scientifique qu’il publie à partir de ses premiers résultats de recherche est accueillie avec ferveur par la communauté scientifique et médicale qui lui adresse des félicitations chaleureuses. Fort de ce succès, Freud va assister l’opération du glaucome que son père présentait à l’œil en lui administrant le remède miraculeux. Mais bientôt, l’optimisme et l’excitation de Freud, qui se sent tout près de percer le secret des effets complets de la cocaïne, le conduisent à en prescrire à ses proches et à ses amis dans des indications douteuses. Non seulement ses expériences lui vaudront de sérieux revers mais Freud laissera lui échapper le succès de la découverte du pouvoir anesthésiant de la cocaïne (que son collègue ophtalmologiste Carl Koller va revendiquer). Grâce au soutien indéfectible de Brücke, Freud avait obtenu une bourse d’études providentielle qui lui permit de faire un stage de six mois à Paris en 1885-1886, à l’hôpital de la Salpêtrière, dans le service du Pr. Jean-Martin Charcot, neurologue réputé, titulaire de la chaire des maladies du système nerveux.

 

Rencontre avec l’hystérie

Freud assiste aux présentations de malades au cours desquelles Charcot montre qu’il est possible de produire (et de supprimer) des paralysies et des contractures hystériques par la suggestion hypnotique et que ces symptômes provoqués ont les mêmes caractéristiques que les symptômes hystériques spontanément formés à la suite d’un traumatisme. Freud découvre également que l’hystérie concerne tout autant les femmes que les hommes. Il publiera d’ailleurs à ce sujet des articles qui ne sont pas encore traduits à ce jour en français ! En offrant ses services à Charcot pour traduire en allemand ses Leçons du mardi sur l’hystérie, il accède au cercle privé du Maître et participe ainsi à toutes ses activités cliniques. Freud travaille à une comparaison des paralysies organiques et hystériques. Il s’attache au fait que les paralysies correspondent dans l’hystérie à une représentation imaginaire du corps indépendante de son organisation anatomique. C’est ici un point essentiel d’émancipation de Freud par rapport à Charcot qui ne le suivra pas dans l’investigation psychologique de l’hystérie et qui va amener Freud à délaisser l’étude des maladies nerveuses organiques pour s’intéresser principalement à la psychopathologie clinique.

De retour à Vienne en 1886, Freud ouvre son propre cabinet tout en continuant à travailler à l’Institut public pour enfants malades où il recevra encore pendant 10 ans des enfants trois jours par semaine. A cette époque, le débat sur l’hystérie infantile est central dans la transition qui s’opère entre étiologie organique et étiologie psychique. La question se pose alors du lien entre la masturbation et les maladies nerveuses infantiles. En 1887, Freud fait la connaissance de Wilhelm Fliess, médecin berlinois spécialisé en ORL. Celui-ci s’intéresse notamment aux systèmes des périodes chez la femme comme chez l’homme et cherche à démontrer l’existence d’une bisexualité biologique. C’est le début d’une grande amitié et d’une correspondance nourrie dans laquelle les deux hommes exposent leurs avancées et leurs déconvenues. Freud s’adresse très souvent à Fliess pour tenter d’analyser ses troubles et ses doutes.

Freud avait eu connaissance, dès la fin de l’année 1882, du cas d’hystérie grave d’une jeune femme dont son ami J. Breuer s’était occupé pendant 18 mois. Il en avait parlé à Charcot pendant son séjour à Paris mais sans éveiller l’intérêt du maître. Freud avait alors poussé Breuer à en reprendre l’étude et mettre en commun leurs observations concernant leurs patients respectifs.

 

Préfiguration de la psychanalyse

C’est donc le cas d’« Anna O » qui a fourni à Freud l’impulsion pour la découverte de la psychanalyse. Il s’agit d’une jeune femme de 21 ans, qui présentait une série de symptômes physiques et psychiques qui se manifestaient par intermittence sous forme de paralysies, contractures, insensibilité somatique, troubles de la vue et du langage, hallucinations ainsi qu’une incapacité à boire.

Breuer s’était rapidement aperçu que ces symptômes apparaissaient dans un état psychique particulier, état intermédiaire entre veille et sommeil. Il comprit que la patiente était capable de se plonger dans une sorte d’autohypnose dont elle finissait par sortir d’elle-même parfaitement lucide.

Breuer lui rendait quotidiennement visite, matin et soir. La patiente parlait librement avec son médecin en qui elle avait confiance, et prit l’habitude de lui raconter tout ce qui lui arrivait ou lui était arrivé pendant ses crises. Un jour, elle raconta dans les moindres détails la première apparition de l’un de ses nombreux symptômes et fut étonnée de constater après-coup la totale disparition du symptôme en question. Avec beaucoup d’intelligence et de finesse, elle se mit ainsi à raconter l’histoire de chacun de ses symptômes qui finissait par s’estomper ou disparaître complètement.

C’est elle qui donna le nom de « talking cure », cure par la parole, ou de « chimney sweeping » (ramonage de cheminée) pour qualifier le procédé que, d’une certaine façon, elle avait découvert et auquel elle s’appliquait.

Compte tenu des effets de rémission ou de disparition des symptômes, Breuer accompagnait et encourageait la patiente à poursuivre ses récits, et lorsque la patiente semblait retenue ou bloquée, il n’hésitait pas à la plonger dans un état d’hypnose profond en lui enjoignant de donner l’ensemble des éléments liés à l’histoire de l’apparition du symptôme résistant. Lorsqu’elle se réveillait, Breuer lui communiquait les faits qu’elle avait pu dégagés et le symptôme cédait comme par enchantement. Ceci étant, l’amélioration n’était pas définitive, loin s’en faut, car le tableau symptomatique se reformait régulièrement, notamment dans les périodes d’absence de son médecin.

Breuer donna à cette façon de procéder le nom de « méthode cathartique », méthode qui combinait l’hypnose à la parole spontanée. Mais raconter la scène d’émergence du symptôme ne suffisait pas pour le faire disparaître ; il fallait que le récit soit accompagné de l’émotion ressentie pendant la scène. Un souvenir sans affect restait un récit sans effet. Le but était de retrouver et de décharger (d’abréagir) les émotions jusque-là coincées sous la conscience de la malade, les nouant jusqu’à la paralysie.

A ce stade, il convient de préciser que les symptômes d’« Anna O » étaient apparus alors qu’elle soignait son père qu’elle adorait, et qui était atteint d’une maladie dont il allait mourir. Devenant elle-même malade, elle n’était plus en capacité de s’occuper de son père duquel elle avait été tenue éloignée.

Dans l’étude systématique que Breuer entreprenait concernant la pathogenèse des symptômes, il constata que dans la plupart des cas, les symptômes étaient comme des résidus d’expériences émotives intenses et que leur caractère particulier s’apparentait à la scène qui les avait provoqués, comme le rappel d’une trace. C’est ainsi que fut mise en lien l’hydrophobie d’« Anna O » avec le dégoût que la vue d’un chien buvant dans un verre lui avait inspiré et la colère réprimée à l’égard de sa gouvernante (qu’elle n’aimait pas) qui le faisait boire.

Pour Freud, les atteintes hystériques résultent de l’expression exagérée d’une émotion ; autrement dit, le processus affectif est mis au premier plan. Mais Freud s’interroge sur les différents états de conscience qui apparaissent lors des phénomènes hystériques observés.

Ce qui intriguait Freud dans le cas de la patiente de Breuer, c’est qu’elle semblait à l’état normal ne rien savoir des scènes traumatiques et de leurs rapports avec ses symptômes. Elle les avait « oubliés » mais pouvait se les rappeler en état hypnotique. C’est ce travail de ressouvenir, assorti du réveil de l’émotion, qui supprimait les symptômes. A ce moment là, Freud postule la présence chez le même individu de processus psychiques puissants capables de former plusieurs groupes psychiques indépendants les uns des autres. C’est ainsi qu’il sépare l’état psychique conscient d’un autre état qu’il nomme inconscient. Selon Freud, le symptôme est comme un corps étranger pour la conscience. En s’appuyant sur la suggestion posthypnotique, il montre l’influence que l’état conscient peut recevoir de l’inconscient. Là où il y a symptôme, il y a aussi une amnésie, un vide, une lacune dans le souvenir, et c’est le comblement de la lacune qui amène la suppression du symptôme.

Breuer et Freud firent des traumatismes psychiques les équivalents physiques dont Charcot avait établi le rôle et le déterminisme dans les paralysies hystériques. Si Charcot n’était pas très enclin aux considérations psychologiques, son disciple Pierre Janet s’est intéressé aux processus psychiques de l’hystérie. Janet suivait cependant le modèle biologique de l’hérédité et de la dégénérescence à l’origine des maladies qu’il appliquait à l’hystérie. Pour Janet, l’hystérie était une forme d’altération dégénérative du système nerveux associée à un défaut héréditaire de la capacité de synthèse psychique. L’hystérique serait ainsi incapable de saisir et de rassembler en un seul tenant tous les phénomènes psychiques qui se présentent à l’expérience consciente, d’où il résulterait une tendance à la dissociation mentale.

Freud conteste le postulat de Janet à propos de la supposée faiblesse mentale congénitale mais s’accorde sur la dissociation de la personnalité psychique dont il fait le pivot de sa théorie.

Les préoccupations thérapeutiques et théoriques de Freud se heurtent aux limites de l’hypnose qu’il considérait trop mystique et en laquelle il n’avait qu’une confiance relative. Il constate qu’elle crée un état de dépendance du patient à l’égard du médecin, plus exactement une dépendance du patient à l’égard du savoir du médecin. Il introduit la notion « d’attente croyante » (cf. Traitement psychique, 1890) qui va préfigurer le transfert comme moteur de la guérison autant que comme obstacle. De surcroît, il constatait le peu de patients qu’il parvenait à plonger dans un état hypnotique profond. Il finit par s’en détourner pour n’appliquer que le traitement cathartique en pressant ses patients de faire l’effort, à l’état conscient, de se souvenir des scènes pathogènes (cf. Sur la psychanalyse, 1910, pp 54-55).

Malgré les difficultés de l’expérience, Freud persiste parce qu’il est convaincu que les souvenirs oubliés ne sont pas perdus, qu’ils peuvent être retrouvés ou ressurgir moyennant un effort considérable pour vaincre la résistance qui s’oppose au retour à la conscience du souvenir.

La notion de résistance devient alors centrale dans la conception de l’hystérie car le rétablissement du malade passe par la suppression de cette résistance. Pour Freud, il s’agit d’une force qui correspond à celle qui a provoqué l’oubli en repoussant dans l’inconscient les événements traumatiques. Si la résistance a ainsi à voir avec un processus antérieur de refoulement, Freud s’interroge sur la nature de cette force qui, à la fois, conditionne le refoulement et soutient la résistance.

Il constate que le traitement cathartique permettait à tous ses patients de transformer un processus affectif qui n’avait pas pu être vécu dans un état de conscience normal. A chaque fois, il s’était manifesté chez les patients un affect puissant mais cet affect se présentait en complète contradiction avec les désirs habituels de l’individu et se révélait ainsi incompatible avec les aspirations morales et esthétiques de la personnalité. Cette contradiction est à l’origine d’un conflit intérieur, source de malaise, qui mobilise alors un mécanisme de détournement du désir inconciliable hors du champ de la conscience. En somme, le refoulement constitue le moyen de protéger et de défendre la personnalité psychique, selon les exigences personnelles de l’individu, contre les vécus de déplaisir. Ainsi chassé, le désir indélicat est également oublié.

Prenons un exemple pour illustrer le processus de refoulement : celui d’« Elisabeth von R » dont Freud a publié le cas dans les Etudes sur l’hystérie. Il s’agit d’une jeune fille dont la sœur s’était mariée avec un homme que la jeune fille appréciait beaucoup et avec lequel elle aimait passer du temps. Personne ne trouvait rien à redire puisque cette relation présentait tous les caractères d’une affection familiale de bon aloi. Mais la sœur tombe malade et meurt. Dans la chambre mortuaire, Elisabeth est traversée par une pensée violente et fugace. Il lui était venu l’idée que son beau-frère était désormais libre et qu’il pourrait alors l’épouser. Aussitôt réprimée, cette idée avait été immédiatement oubliée. Pour Freud, il ne fait pas de doute que cette idée trahissait l’amour intense et secret qu’Elisabeth éprouvait pour son beau-frère (et, au passage, la rivalité avec sa sœur) et que le refoulement était venu frappé ce désir inconscient, source du conflit intérieur. Au moment où Freud la prit en traitement pour de graves symptômes hystériques, Elisabeth avait complètement oublié la scène tout autant que le sentiment de haine et d’égoïsme qui s’était manifesté en elle.

Ce que montre cet exemple, c’est que le désir refoulé ne disparaît pas, qu’il continue à subsister dans l’inconscient et qu’il cherche une occasion de se manifester sous un déguisement qui le rend méconnaissable. Autrement dit, l’idée refoulée revient à l’état conscient sous une forme qui a subi diverses transformations, et dont l’expression masque son origine psychique. Cette forme modifiée et trompeuse, devenue acceptable pour le moi, n’engendre plus de conflit interne mais rapporte toutes les impressions de malaise qui avaient été écartées par le refoulement. Ce retour qui prend les allures du symptôme signe donc l’échec du refoulement. Autrement dit, le symptôme névrotique n’est rien d’autre qu’un substitut de l’idée refoulée avec laquelle il garde néanmoins une appartenance symbolique.

Ce que soutient Freud, c’est que le symptôme-substitut n’est pas régi par la loi du hasard et de l’arbitraire mais au contraire par un déterminisme psychique qui lui confère un sens ; lequel sens peut se dévoiler dès que le symptôme-substitut est mis en rapport avec l’idée pathogène refoulée. L’étude des rêves qui se profile va d’une certaine façon rapprocher les productions oniriques des formations de symptômes pour démontrer que l’on retrouve les mêmes mécanismes psychiques (notamment condensation, déplacement) aussi bien chez le névrosé que chez l’individu réputé en bonne santé.

Pour Freud, l’ensemble de l’activité psychique vise la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance par l’évacuation des tensions internes déplaisantes. Il dégagera les notions de principe de plaisir-principe de réalité auxquelles s’attache la fonction défensive du refoulement. Freud interroge au fil de son expérience et de ses recherches la nature profonde des incitations psychiques à l’origine des processus de refoulement et de substitution. Il montre que les symptômes morbides sont régulièrement et intimement liés à la vie affective de ses patients. Il découvre que la maladie remonte aux impressions érotiques de la première enfance et que la sexualité infantile détermine la sensibilité du sujet aux traumatismes ultérieurs, c’est à dire sa disposition à la névrose. Pour Freud, il devient désormais acquis que les vicissitudes de la vie sexuelle forment la cause la plus importante des affections névrotiques. A l’époque, Freud pensait que la névrose était la conséquence d’expériences de séduction sexuelle commises par des adultes sur les enfants. Il élabore ainsi sa théorie de la neurotica fondée sur le postulat d’un trauma lié à une séduction réelle. Mais, en 1897, au cours de son autoanalyse, il renoncera partiellement à cette théorie du traumatisme réel pour édifier la théorie du fantasme, fondement et pierre angulaire de la théorie de l’appareil psychique. La psychanalyse, en tant que science du psychisme et de l’inconscient est alors véritablement en train de naître.

 

Ce qu’il faut retenir du processus hystérique :

Au cœur de la névrose se situe un conflit psychique qui repose sur des déterminants traumatiques de nature sexuelle (trauma, fantasme).

Le moi organise sa défense en mobilisant un mécanisme de séparation, de refoulement, qui est constitutif de l’inconscient comme autre lieu psychique (dissociation psychique).

L’idée inadéquate (pensée, désir, représentation) et perturbatrice de l’équilibre psychique, menaçant l’intégrité du moi dans un vécu de malaise et de tension, est maintenue refoulée (inconsciente) grâce à des forces de résistance qui en empêchent le retour à la conscience en l’état.

L’émotion attachée à l’idée refoulée cherche continuellement un mode de décharge selon le principe de plaisir et utilise (dans l’hystérie de conversion) la voie de l’innervation somatique pour former un symptôme « corporel » ou comportemental. La formation du symptôme est un compromis entre désir inconscient et défense du moi ; elle vient symboliser le conflit psychique à l’origine du processus de refoulement.



Freud (1924), Petit abrégé de psychanalyse, in Résultats, idées, problèmes, T.2, PUF, 1992, p. 97