9 février 2015

Conférence à l'Institut Universitaire Rachi de Troyes

 

 

Le corps et la naissance de l’activité de pensée

J’ai proposé de vous parler ce soir de la pensée, ou plutôt de l’activité de pensée, j’expliquerai pourquoi, et de son lien avec la vie somatique et psychique, ce qu’on appelle le soma-psyché.

Lorsqu’on parle de la pensée en psychanalyse, de ce en quoi consiste le fait de penser et du travail du psychanalyste comme travail de pensée, on tombe vite sur des références qui sont finalement plus philosophiques que psychanalytiques. Pourquoi pas ? Mais pour ce qu’il s’agit de la relation entre l’analysant et l’analyste nous avons à nous pencher sur une clinique difficile qui bute justement sur les limites de notre pensée. Comment penser l’impensable auquel certains patients nous confrontent ? Et qu’avons nous à apprendre de ces patients sur l’activité de pensée ?

Freud parle d’un travail de pensée qui doit intégrer, mettre en représentations mentales les éléments que la vie psychique peut rencontrer, y compris les plus primitifs, les plus corporels.

Mais Freud, tout en suivant le parcours du travail psychique en jeu, se tient dans une approche plutôt naturaliste et j’irai du coté de la psychanalyse anglaise, chez deux auteurs, Donald Winnicott et Wilfred Bion surtout dont je vous parlerai longuement, ce dernier ayant proposé des hypothèses à la fois dans la continuité de Freud et nouvelles quant aux organisateurs, aux opérateurs des transformations permettant qu’une activité de pensée s’élabore.

Quelques propositions structureront mon propos :

-        toute pensée est une pensée du corps, biologique et pulsionnel

-         la pensée nait de l’absence de l’objet

-         l'être humain pense d’abord avec les pensées d’autrui ; le sens vient toujours de l’autre

-          l'état de conscience n’est pas requis pour la pensée. On peut penser sans en avoir conscience et avant même la conscience. C’est-à-dire, pour   paraphraser Bion, qu’il peut y avoir des pensées sans penseurs.

FREUD tout d’abord :

En 1911, dans « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques », Freud décrit la façon dont le nourrisson est d’emblée confronté à des besoins qui créent une tension douloureuse, le besoin d’être nourri notamment ; cette tension crée un déplaisir et la vie psychique est tournée vers un seul but, la décharge de cette tension, conformément au principe de plaisir (la pulsion tend vers la satisfaction dans le but de revenir à une baisse de tension). Le nourrisson utilise sa motricité, les gesticulations, le cri notamment en attendant que sa mère revienne, pour se détourner du déplaisir lié à la frustration. Dans un premier temps il réinvestit psychiquement les traces perceptives visuelles de l’objet de satisfaction : il hallucine le sein. C’est une hallucination primitive tenue comme équivalente à l’objet perçu et investie en son absence.

Mais « c’est seulement le défaut persistant de la satisfaction attendue, la déception, qui a entrainé l’abandon de cette tentative de satisfaction par le moyen de l’hallucination ».

C’est-à-dire que pour continuer à vivre physiologiquement et ne pas se maintenir dans une vie psychique qui ne tiendrait pas compte de la réalité, le nourrisson va, au lieu de passer par la décharge motrice comme évacuation ou l’hallucination, devoir adapter sa motricité à cette réalité. Il développe des formes élémentaires de pensée, par exemple des fonctions comme l’attention, l’investigation, la mémorisation. Il va prélever des informations, faire le lien par exemple entre le fait que sa mère se dirige dans telle pièce pour préparer un biberon, il aura repérer certains bruits, et pourra alors supporter la frustration grâce à ses premiers outils de la pensée face au manque du sein.

Les organes des sens, l’attention visuelle, auditive… et la conscience qui y est attachée se tournent de plus en plus vers la réalité extérieure et l’enfant va utiliser ces manifestations de décharge motrice intentionnellement cette fois ci comme moyens d’expression pour faire venir sa mère.

Il prend aussi de plus en plus conscience de ses états internes de plaisirs et de déplaisirs.

Freud avait déjà insisté en 1899 dans « Esquisse d’une psychologie scientifique » sur le fait que ce coût psychique qu’est le renoncement à la satisfaction immédiate pour accéder à la rencontre avec la réalité extérieure en tant que frustrante, ce coût ne peut se supporter que si se produit une modification par une « action spécifique », celle de la mère qui apporte la nourriture et son dévouement. « L’organisme humain à ces stades précoces, est incapable de provoquer cette action spécifique qui ne peut être réalisée qu’avec une aide extérieure et au moment où l’attention d’une personne bien au courant se porte sur l’état de l’enfant ».

C’est donc la mère qui va, par son action spécifique, donner sens et s’adapter aux cris de l’enfant. « Cette décharge par le cri acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance, celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux ».

Freud base ainsi la moralité sur cette relation secourable d’un être envers un autre être dans l’impuissance. On peut dire que l’impuissance est l’angoisse centrale du moi d’autant plus lorsqu’elle est rencontrée dans un moment de dépendance absolue. Il ne reviendra que rarement sur l’importance des relations objectales (la mère et le nourrisson) pour le passage du principe de plaisir au principe de réalité. C’est là où interviendra l’ approche psychanalytique anglaise.

Quelquesréflexions :

Quand l’objet de satisfaction se dérobe, pas seulement le sein, mais aussi par exemple le mouvement d’une mère qui tout d’un coup s’écarte du visage de son enfant et le prive de quelque chose, cet objet perdu se retrouvera en partie dans la vie pulsionnelle de l’enfant. Ce qui prendra la place de l’objet perdu sera un équivalent non plus perceptif (qui serait la négation de l’absence de l’objet) mais symbolique, forcément partiel. Cet équivalent peut se retrouver dans les rêves, les fantasmes. Je ne développerai pas ici la question du fantasme mais il constituerait cette part qui reste indépendante du principe de réalité, qui ne s’y soumet pas. Disons rapidement qu’il est l’espace de liberté du désir. C’est la métaphore freudienne de la réserve naturelle du Parc National de Yellow Stone aux Etats- Unis, sanctuaire de la nature délimité afin de préserver la nature primitive contre l’industrialisation en expansion. C’est un espace circonscrit, complètement fermé dans un autre espace.

A partir de l’activité pulsionnelle « pure », il y a toujours une inflexion fondamentale du fait de l’autre qui donne une interprétation à cette activité pulsionnelle. C’est un don de sens que donne la mère au pulsionnel de son enfant et qui crée la possibilité du fantasme.

Ces moments de frustrations sont des moments de perte d’une intimité sensorielle, affective à la suite de la première séparation, qui doit se passer du côté de la mère. Il y a un objet perdu de son coté : c’est toujours la mère qui donne la séparation et permet que s’ouvre un espace que Winnicott nommera l’espace transitionnel. Dans la capacité de la mère à frustrer son nourrisson se joue évidemment la rencontre de ce nourrisson avec la réalité extérieure et avec la perception de sa capacité psychique interne à pouvoir se retourner sur lui-même, sur sa propre pensée.

Il s’agit de donner à l’enfant du positif, satisfaire le manque, et de donner aussi le négatif, c’est-à-dire véritablement expulser l’enfant. La pensée naîtrait donc toujours d’une négation. Il faut détruire l’objet pour que naissent la pensée et le langage, puisque nommer l’objet suppose son absence, j’y reviendrai. Il faut donc en tout cas quelque chose qui mette une ombre.

Cela suppose que la mère dise non à la pulsion en excès du coté de son enfant aussi bien que de son coté. Dire non et aussi permettre à son enfant de lui dire non.

Colette Combe était venue il y a quelques temps nous parler de l’anorexie. Selon elle le premier tri de nourriture que fait le bébé quand il recrache certains morceaux constitue la base de la pensée dans la possibilité de garder ou de rejeter. Cela suppose que la mère supporte que son enfant recrache la nourriture supposée bonne pour elle.

La capacité à penser suppose donc un principe fondateur, le principe de contradiction : dire non à l’autre dans la signification qu’il donne aux faits du monde. C’est la capacité de négation, de pensée négative qui ouvrira sur la capacité du doute, de l’incertitude. J’y reviendrai.

La signification est donnée par la verbalisation, la nomination mais aussi par d’autres formes de langage moins symboliques ; on peut se demander par exemple ce qu’entend un nourrisson avant qu’il connaisse le sens des mots. Qu’entend- il dans la voix ou les silences d’une mère dépressive, psychotique, angoissée…

Lorsque l’on parle de la mère, nous y incluons théoriquement l’existence du père de son enfant dans sa vie interne, ou d’un autre homme. En tout cas, un désir qui puisse la détourner de ses prérogatives de satisfaction dans les échanges avec son bébé.

Les premiers échanges sont infiltrés voire colonisés par les éléments psychiques de la mère, les signifiants plus ou moins énigmatiques de sa sexualité infantile et des éléments les plus primitifs de sa constitution psychique, refoulés avec plus ou moins de réussite. On sait que les enfants se branchent directement sur le réel de leur mère, sur ce qui n’a pas trouvé d’ombre chez elle, ce qui a échappé à la symbolisation et vient se loger dans le corps de l’enfant qui tendra un miroir à cette autre pour la rendre à elle -même. Se pose là aussi le champ du transgénérationnel.

Ces premiers échanges devront permettre au nourrisson de passer d’une première étape dans sa circularité interpersonnelle où il est nourri vers un deuxième temps très rapide où il cause le fait que l’autre le nourrisse. Le troisième temps sera celui où il prendra la cuillère et nourrira sa mère. L’enfant autiste n’a accès qu’à la première séquence de cette activité pulsionnelle.

Cette harmonie du couple mère-enfant est tout sauf simple, constante et naturelle et exige un travail psychique considérable et créatif que Winnicott va décrire.

Quelques notions winnicottiennes :

Je vais traverser quelques notions winnicottiennes concernant le lien soma-psyché et intellect avant de cerner de plus près la notion d’activité de pensée telle que Bion l’a développée. Ces deux psychanalystes anglais ont beaucoup travaillé auprès de patients ayant une partie psychotique plus ou moins étendue dans leur personnalité. Winnicott a par ailleurs beaucoup observé les nourrissons.

Il décrit une agressivité motrice primaire, absolument spontanée et inhérente à l’élan vital. C’est la motricité instinctuelle primaire qui commence déjà dans la vie prénatale et qui n’est « rien d’autre que le fait de vivre ».

Ce sont les gesticulations, l’énergie orale qui donnent parfois aux mères la sensation qu’elle ont être dévorées face à l’avidité du nourrisson. Il s’agite face à cette excitation pulsionnelle qui peut être annihilante, il peut faire mal involontairement. Ce n’est pas un mouvement vers un objet. Ce n’est pas une attaque ni une envie ni de la haine. Le bébé n’est pas cruel (ruthless). Il est sans égard « c’est-à-dire ne tenant pas compte de l’autre ». C’est un temps primaire où cette agressivité, base du sentiment d’existence, n’est pas encore l’agressivité qui viendra en lien avec la frustration. Est ce un temps présexuel ?

Le moi du nourrisson n’est pas intégré. La réalité que découvre le nourrisson aussi bien spatiale (tous les lieux dans lesquels on l’emmène) que temporelle (attendre une têtée, dormir, être réveillé…) que sensorielle (est- ce que la douleur qu’il ressent dans son ventre est au-dedans ou en au-dehors de lui) est morcelée, non reliée. Est ce que un coup de tonnerre vient du dedans ou du dehors ?...

Il décrit, dans les processus de maturation de l’enfant trois réalisations majeures.

-       Le processus d’intégration du moi qui mène au « je suis ». Tous les éléments moteurs et sensoriels primaires et ce déjà dans la vie foetale, sont des noyaux disparates du moi. Il parle de noyaux du moi associés à des fonctions partielles (noyaux du moi urinaire, anal, épidermique, salivaire) qui sont une somme de sensations dispersées non reliées entre elles. Françoise Dolto a développé ces notions.

L’intégration est liée au holding maternel (façon dont la mère tient, maintient, porte l’enfant). Ce holding est le fondement de ce qui deviendra progressivement une « capacité de s’éprouver soi même ». Il le décrit ainsi : il protège contre les dangers physiologiques, tient compte de la sensibilité de la peau de l’enfant (toucher, température), de la sensibilité auditive, visuelle, de la sensibilité à la chute (action de la pesanteur), comprend toute la routine des soins jour et nuit, soins différents selon l’enfant. « Dans maintien, il y a surtout le fait que l’on tient physiquement l’enfant, ce qui est une forme d’amour. C’est peut-être la seule façon par laquelle une mère peut montrer à son enfant qu’elle l’aime ».

-       La deuxième réalisation qui nous intéresse plus particulièrement c’est la personnalisation, c’est-à-dire « l’installation de la psyché dans le soma ». Elle est liée au handling (manière de manipuler le corps au cours des soins prodigués), aussi bien les soins physiques et utilitaires que les contacts affectifs et gratuits. Il s’agit de la façon dont la mère va « présenter » à l’enfant à la fois son corps et sa psyché. Le maniement adapté implique que « la personne qui prend soin de l’enfant est capable de s’occuper du bébé et du corps du bébé comme si les deux formaient une unité », sous- entendu que le bébé n’en est pas là dans son processus de maturation.

Lorsqu’elle est satisfaisante, cette personnalisation se manifeste par une bonne coordination et un bon tonus musculaire. Cette collusion psychosomatique réussie signifie habiter pleinement son corps.

Le holding et le handling sont deux réalisations qui font partie de ce Winnicott appelle « la préoccupation maternelle primaire ». Il s’agit à travers cette préoccupation de rêver l’enfant, de l’avoir dans la tête, de le porter physiquement et psychiquement et de lui reconnaître une vie psychique reliée à une réalité corporelle avant même que l’enfant n’ait accès à cette unité et à sa différenciation d’avec l’autre. Exister dans la vie psychique d’un autre, c’est d’abord cela qui donne à l’enfant la sensation d’avoir une vie psychique, être dans la pensée d’un autre, c’est fondamental.

On parle de la mère qui tient l’enfant, mais Winnicott n’oublie pas le père qui est là pour tenir l’ensemble de la situation.

Cette sécurité de base, soutenue par des soins non intrusifs, sans empiètements, respectant le besoin de constance, de continuité face à la non intégration du début, va donner à l’enfant les conditions nécessaires pour pouvoir rencontrer l’attente, le manque que j’évoquais, la désadaptation progressive de l’environnement maternel et donc de se rencontrer dans son activité de pensée.

J’ajoute l’importance des rythmes. « La routine des soins jour et nuit », c’est la répétition, la constance, la précaution d’éviter l’imprévisibilité au début lorsque l’infans est totalement dépendant de son environnement. Ce qui est catastrophique ne veut pas dire destruction mais soudaineté, et peut faire vivre à l’enfant « des agonies primitives ».

La continuité du sentiment d’existence ne peut s’installer que si la désadaptation de l’environnement se fait en respect de la maturation de l’enfant. Tous les moments où l’enfant a à réagir face aux empiètements, à l’irrespect de son immaturité, sont des moments où il n’est pas dans l’existence. Empiéter c’est par exemple ne pas respecter les rythmes vitaux, passer l’enfant trop rapidement d’une position à une autre, appliquer des mesures de représailles envers un nourrisson qui ne fait qu’exprimer sa motricité spontanée sans intention de faire mal.

Le rythme, Henry Maldiney en a beaucoup parlé : « vérité de la communication première avec le monde, en quoi consiste la sensation dans laquelle le sentir s’articule au se mouvoir ».

Le rythme est la façon dont « l’humain d’à coté », le Nebenmensch, l’être secourable dont Freud parle, manifeste qu’il y est, qu’il est capable d’y revenir, de s’y tenir et de faire face à l’imprévu. On peut parler d’accordage rythmique mutuel, d’un état d’être à l’unisson.

Freud écrit en 1924 dans « Le problème économique du masochisme » : « il semble que le plaisir et le déplaisir ne dépendent pas du facteur quantitatif mais d’un caractère de celui ci, que nous ne pouvons désigner que comme qualitatif. Nous serions beaucoup plus avancés en psychologie si nous pouvions indiquer quel est ce caractère qualitatif. Peut- être s’agit il du rythme, de l’écoulement temporel des modifications, des montées et des chutes de la quantité d’excitation. Nous ne le savons pas ».

Winnicott fait suivre à l’installation de cette unité somatopsychique un troisième phénomène : l’intellect ou l’esprit (mind), au moment où il faut rencontrer l’inadaptation. L’intellect est là pour comprendre et parfois suppléer à l’environnement défaillant.

Il décrit un risque de surdéveloppement de l’intellect si l’enfant l’utilise comme une nounou agissant comme substitut maternel et prenant soin du bébé au sein même de l’enfant. Ce sont des enfants qui ont fait de leur intellect un mode de survie pour pallier aux carences de la pensée de l’adulte (pensée confuse, chaotique d’une mère psychotique, etc..).

C’est cette intelligence qui satisfait les enseignants, dit Winnicott, mais qui s’est détachée de son origine émotionnelle à savoir d’avoir été confrontée à des angoisses innommables, à des agonies primitives comme tomber dans le vide, face à un environnement renvoyant une signification incohérente, inassimilable par la psyché de l’enfant. Les tests mesurant l’intelligence n’ont pas accès à cette dimension émotionnelle. Les évaluations actuelles de toutes sortes créent également le même évitement.

Le rêve du nourrisson savant décrit par Ferenczi, est proche de la même suppléance. Dans ce rêve, un nourrisson parle, explique des choses. Il a endossé la fonction de l’adulte défaillant.

De ces enfants, on peut dire qu’ils sont des petits Descartes, des enfants qui ont faussement localisé leur fonctionnement mental dans leur tête, dans leur crâne. Ca peut être aussi du coté de la pensée de l’obsessionnel. Or, le cerveau n’est pas l’équivalent de l’esprit. L’esprit est plus que cela, il fait partie du développement de l’unité somatopsychique, ce que Winnicott a appelé le self.

-       La troisième réalisation : l’object- presenting. C’est la façon dont la mère présente le sein au bébé, exactement là où le bébé est prêt à attendre quelque chose, ce qui lui donne l’illusion d’avoir créé le sein.

C’est l’amorce de la créativité chez l’humain, notion que je ne développerai pas ici.

Je cite rapidement Didier Anzieu qui a écrit en 1994 : «  Le penser : du moi-peau au moi-pensant » :

« L’appui primordial du penser est fourni au petit enfant par la rencontre répétée avec un objet qui lui témoigne qu’il pense à lui ou à propos de lui, objet qu’il internalise et qui devient le lieu psychique du penser ».

Anzieu propose des divisions topologiques où se pose la question de l’articulation dynamique entre les limites contenantes, l’intériorité et quelque chose qui sert d’échafaudage.

Et c’est Wilfred Bion son prédécesseur qui, n’étant pas dans une approche phénoménologique comme Winnicott, va penser la façon dont s’organise l’activité de pensée.

BION :

D’après Bion, au début de la vie, l’appareil psychique n’est pas préparé pour assimiler les éléments hétérogènes qui vont le bombarder aussi bien de l’extérieur que de ses perceptions corporelles internes. Cet appareil va devoir se configurer, croître pour traiter ces informations qui arrivent sous forme éparse, fragmentée. Ces éléments bruts que sont les impressions sensorielles et les expériences émotionnelles ne peuvent naturellement s’intégrer à la vie psychique. Il les appelle les éléments béta. Ils vont devoir être transformés pour être assimilables et permettre la croissance psychique.

C’est une logique radicalement nouvelle, peut- être plus épistémologique que psychanalytique au départ mais féconde par rapport au travail psychanalytique dont je parlerai après.

Cette approche de l’activité de pensée suppose qu’il y a des pensées, avant même qu’il y ait un appareil à penser pouvant les penser. C’est sous la pression de ces pensées primitives que cet appareil qu’il appelle « activité de pensée » va se développer.

Les pensées sont d’abord des préconceptions qu’il rapproche du concept kantien de « pensées vides ».

Le modèle en psychanalyse serait la théorie selon laquelle le nourrisson a une disposition innée correspondant à l’attente du sein. Il a une connaissance a priori, dès sa naissance, d’un sein capable de satisfaire sa propre nature incomplète.

Lorsque le nourrisson rencontre le sein qu’il avait préconçu, cette préconception devient une réalisation positive c’est-à-dire une conception. Elle est liée à une satisfaction émotionnelle.

Lorsque cette préconception ne rencontre pas l’objet, il y a une frustration et il n’y a pas une conception mais une pensée, la pensée du non-sein. C’est une réalisation négative. Le non-sein, la non-chose, ce n’est pas le rien.

Je développerai plus loin la pensée du négatif.

Jusque là cette approche est conforme à Freud. La pensée est l’instrument qu’utilise l’appareil psychique pour passer d’une action motrice désordonnée à une action qui va modifier, grâce aux premiers outils de la pensée, la réponse de l’environnement à partir de la tolérance du manque de l’objet.

Mais comment l’enfant en vient- il à transformer ses impressions motrices et sensorielles douloureuses, ses angoisses qui peuvent être ressenties comme une peur de mourir, liées à la frustration et à tout ce qui lui vient d’inconnu, du dedans comme du dehors et qui ne sont pas encore différenciées ? L’envie, l’agressivité liée à l’envie, la culpabilité liée à cette agressivité, le fantasme d’avoir attaqué l’objet d’amour, etc…

Bion précise comme Freud le disait déjà que les bébés ne naissent pas égaux par rapport aux moyens psychiques dont ils vont disposer par rapport à l’envie et à la frustration. Ils sont constitutionnellement différents dans cette capacité de tolérance. Certains s’impatientent beaucoup plus vite que d’autres tout comme certains sont plus avides que d’autres.

Face à la réalité frustrante, Bion va dire que si cette intolérance est dominante, l’enfant va évacuer ce mauvais sein au lieu de le penser ; il va d’abord évacuer la perception de la douleur, la reconnaissance (la Bejahung de Freud) des perceptions et émotions internes. Evacuer c’est mettre hors de la psyché.

Bion va créer le modèle du contenant/contenu. Très schématiquement et sans vouloir pour autant vulgariser la pensée si originale de Bion, cela veut dire que ce qui ne peut pas encore être contenu, assimilé par la psyché de l’enfant va être placé dans la mère, expulsé non pas vers la mère mais bien dans l’objet maternel. L’évacuation dans une certaine limite est donc un processus nécessaire. Cela veut dire qu’il n’y a pas à choisir entre la théorie des pulsions où l’enfant serait dans un rapport fermé à lui même et la théorie de la relation d’objet où l’environnement aurait une fonction déterminante.

Il y a la force des mouvements pulsionnels et la nécessité à ce que l’autre puisse au début venir contenir, prendre en lui, y faire séjourner les projections de ces éléments persécuteurs pour le nourrisson.

Cela suppose que la mère puisse contenir mais aussi détoxifier, prédigèrer ces éléments béta. On pourrait utiliser la métaphore de la mère oiseau qui prédigère les aliments avant de les donner à ses oisillons une fois transformés. Bion utilise le modèle du tractus digestif pour traduire ces mouvements de transformation et d’assimilation.

Contenir, on a vu que cela est important pour Winnicott qui parle du holding ; il a d’ailleurs attribué la paternité conceptuelle du holding à Lacan et au stade du miroir comme autre forme contenante et structurante.

Bion va appeler fonction alpha cette fonction de la mère qui contient les projections de son enfant, ses éléments béta, ses données des sens qui sont des pensées primitives dont il ne peut prendre conscience seul, et qui les convertit en pensées pensables (les éléments alpha).

Et l’organe maternel qui reçoit la somme des sensations dont l’enfant n’a qu’une conscience rudimentaire s’appelle la capacité de rêverie maternelle.

Si l’enfant projette dans la mère le sentiment qu’il est en train de mourir, ce qui peut être une sensation assez fréquente, et que la mère accepte cette projection et va par sa rêverie maternelle rendre compréhensible cette peur, la nommer, lui donner une signification, l’enfant va pouvoir réintrojecter ce sentiment transformé devenu tolérable. Si la mère ne prend pas en elle cette projection, cette peur de mourir fera retour sous forme d’une « terreur sans nom ». Il ne s’agit donc pas d’une projection sur une surface réfléchissante (bien qu’il faille aussi du spéculaire et de l’imaginaire par l’effet miroir du visage de la mère par exemple) mais bien d’une projection dans la mère.

Pouvoir réintrojecter cette peur de mourir ayant été transformée grâce à l’appareil à penser de la mère va permettre à l’enfant de faire de cette peur une expérience et un apprentissage, facteur de croissance pour l’appareil psychique. L’enfant réintrojecte non seulement les éléments béta transformés en éléments alpha mais la fonction alpha elle même, cette capacité de rêverie organisatrice de l’activité de pensée à laquelle il s’identifie. Bion reprend là le concept d’identification projective de Mélanie Klein mais en en élargissant la fonction structurante dans les premiers échanges.

Donc les pensées préexistent au penseur. Il y a des pensées, sous leur forme primitive telle une douleur physique, la douleur de la frustration, la peur de mourir, etc, qui attendent un penseur pour être pensées. Un contenu nouvellement pensé grâce à l’introjection du contenant maternel devient lui- même un contenant pour des pensées nouvelles qui vont devoir être pensées face à de nouvelles expériences.

Bion décrit ainsi une transformation progressive à partir des éléments corporels bruts en pensées du rêve puis en pensées qui vont avoir de plus en plus de qualités d’abstraction et de symbolisation et qui seront de moins en moins saturées en éléments réels, concrets, la forme la plus abstraite étant la pensée algébrique, jusqu’à présent, précise Bion.

Petit à petit, l’enfant va entrer dans le langage verbal symbolique. Le mot papa que la mère utilise pour parler de cet homme qui s’adresse à cet enfant d’une façon particulière, lui faisant vivre des émotions particulières va élargir sa signification lorsque l’enfant va rencontrer un autre enfant qui appelle un autre homme papa dans des circonstances pourtant différentes. Il y a un homme mais ce n’est pas le bon. L’enfant pourra tout de même extraire de cette situation des éléments communs qui correspondent à son hypothèse nommée « papa ». Et ainsi de suite dans la croissance de la pensée reliée au langage, dans ce va-et-vient entre hypothèses et expériences émotionnelles. Ce sont des liens de causalité qui inscrivent la vie psychique dans une temporalité, un devenir. Penser c’est faire des liens et c’est rencontrer l’inconnu, cet autre qui a un papa pas comme le mien. On verra tout à l’heure l’effet de la destruction de ces liens sur la pensée.

On voit aussi comment ces liens se font de la façon dont l’autre présente le monde à l’enfant.

La capacité de rêverie, c’est discerner l’état d’esprit de son enfant avant qu’il en soit conscient, c’est transformer la faim, la douleur, l’inconfort, la peur en nourrissage, apaisement, réassurance et compréhension, dit Bion.

C’est aussi ce qu’une mère fait en tolérant d’être un non-sein, de ne pas donner de réponse immédiate et permettre à l’enfant de supporter la frustration. Cela suppose qu’elle puisse supporter l’angoisse suscitée par les cris et trouver en elle la solution modificatrice. Cette capacité de rêverie est évidemment liée à la capacité de la mère à contenir ses propres angoisses de persécution et à les transformer pour elle- même face à ce que les angoisses de son enfant réveillent dans le nourrisson qu’elle a été. Il faut pouvoir supporter le regard qui appelle, les cris incessants d’un bébé dont on ne sait que faire. Bion considère que ces « ondes nocives » constituent une attaque du lien, une épreuve relationnelle pour celui qui les reçoit. Il écrit : « son amour s’exprime par sa rêverie. La rêverie est la source psychologique qui alimente les besoins d’amour et compréhension du nourrisson ».

Un psychanalyste évoque le cas d’un nourrisson qui ne pouvait pas se nourrir et qui s’était remis à se nourrir lorsque sa mère en analyse avait pu analyser un élément important d’un rêve. A l’inverse, on peut aussi penser que le lait que l’enfant boit n’aura pas le même goût selon que la mère sera angoissée ou pas. On voit bien comment au début les expériences physiques et psychiques sont indifférenciées.

Si la fonction alpha maternelle fait défaut, le nourrisson devra continuer à évacuer, avec les moyens dont il dispose c’est-à-dire son corps. Il pourra évacuer une selle, mais pourra aussi couper le contact avec son ressenti et avec son désir de connaître et rencontrer la réalité extérieure, à aller vers de nouvelles expériences.

Chez un patient adulte, la voix, une respiration peuvent être des évacuations, des pensées non pensées. De même un acting out, une hallucination. Il peut y avoir une hallucination lorsqu’un regard se perd dans une séance comme une excrétion visuelle de ce qui ne peut pas être pensé.

Il paraît qu’existent des appareils médicaux qui permettent de constater que, lorsque des gens disent qu’ils entendent des voix, ils ont les organes du larynx dans la position qui correspond à la voix qu’ils entendent du dehors.

Il s’agit d’une projection d’une pensée impensable.

Evacuée sur un mode pathologique, c’est une défense qui attaque la pensée même, les liens entre les pensées, c’est-à-dire l’activité de pensée elle-même, la capacité de curiosité, l’apprentissage, ce que Bion appelle la pulsion de connaissance.

Toute forme de lien est attaquée, des plus primitifs (le lien entre les impressions sensorielles et la conscience) jusqu’aux plus sophistiqués (la communication verbale et artistique) et on comprend que les interprétations de l’analyste soient elles- mêmes attaquées tout comme l’existence même de l’analyste, la possibilité d’établir une relation avec lui, même si l’on suppose que tant que le patient vient c’est qu’il attend de l’analyste qu’il occupe cette fonction alpha avec sa propre capacité de rêverie.

Dans le travail analytique, il s’agit de reconnaître, dans l’atmosphère de la séance, des pensées en quête de penseur pour les héberger de façon durable et les restituer sous une forme pensable. Comment l’analyste va t- il lui- même arriver à faire croître son appareil à penser pour accueillir les pensées jamais rencontrées venant du patient ?

Bion parle d’un patient qui, pendant qu’il s’adressait à lui, restait fasciné en regardant ses paroles le traverser et croyait les avoir attrapées par les motifs des rideaux. Il voyait des sons traverser l’espace et s’accrocher aux rideaux. Bion l’avait déduit de son comportement. Il l’avait vu guetter de cette manière- là et avait compris que le patient n’attachait aucune importance aux façons ordinaires de penser ou de parler.  « Le motif sonore que je produisais n’avait aucune répercussion sur lui ».

Il faut observer ce que nous voyons et entendons mais ne pas en rester à nos impressions sensorielles, significations psychiques restées indifférenciées de l’expression physique. Il cite le poète John Donne en 1612 :

« Son sang pur et éloquent

A fait parler ses joues et les a si bien dessinées

Que l’on pourrait presque dire que son corps pensait ».

Bion suggère d’être sensible à tout ce que les sens nous transmettent dans notre travail d’analyste, d’avoir le courage d’éprouver et de penser tout ce que l’on éprouve et que l’on pense et de toujours s’attaquer à la signification. Il parle de ces pensées que son imagination visuelle lui fait percevoir comme des pensées qui virevoltent, des pensées qu’il appelle sauvages pourvu qu’il les accueille en lui.

Penser pour l’analyste lui même, c’est franchir une césure, élargir son activité de pensée vers l’inconnu, l’infini, ne pas en rester à la limitation de nos sens pour accéder à « la chose totale ».

Partout il y a des pensées sans penseur qui flottent dans l’air. Clérambault parlait déjà des pensées muettes. Il faut espérer que quelqu’un puisse se sentir prêt à les loger dans son psychisme, ce qui est difficile car « nous voulons tous avoir des pensées bien apprivoisées, bien civilisées, qu’il s’agisse de pensées rationnelles, bien comme il faut ».

Ce qui est sûr, c’est que pour certains patients, l’analyste avec ses concepts et ses théories ne sait rien du degré d’insupportable à penser les pensées et qu’il y a de quoi vouloir se tuer, comme le rapportait un analyste d’un de ses patients schizophrènes.

Nous avons vu que la capacité à penser vient du négatif, de la capacité à transformer le manque en une expérience de croissance psychique.

Ce terme de capacité négative, Bion l’a emprunté au poète anglais John Keats qui en parlait ainsi : celle de l’homme « quand il est capable de se trouver au milieu d’incertitudes, de mystères, de doutes, sans irritations impatientes de parvenir à un fait et à la raison ». Bion dit que toute séance d’analyse doit se juger par comparaison avec la formulation de Keats.

Dans un abri sous roche que j’ai visité l’an dernier en Dordogne, il y avait à l’écart d’un bas- relief représentant un saumon, une, une seule main d’enfant représentée en négatif, apparaissant par la trace de poudre de manganèse qui avait été soufflée autour de la main de l’enfant.

La pensée du négatif mène dans le meilleur des cas à la créativité. La face cachée de la lune, celle que l’on n’apercevra jamais est très stimulante. Beaucoup de phénomènes invisibles ont engendré des physiciens géniaux, ont mené à la connaissance.

Mais le travail du négatif peut devenir destructeur de toute signification. Il y a une différence entre dire non comme possibilité de retournement sur soi, possibilité de s’opposer à une signification projetée par l’autre qui ne correspond pas à un ressenti ou à une pensée à soi, intime d’une part, et d’autre part et refuser le sens commun, l’arbitraire du mot papa par exemple ou bien refuser le sens inconscient d’un symptôme.

Bion évoque le mensonge comme une forme de perturbation profonde : « le menteur provoque l’analyste par toutes sortes de moyens pour l’amener à faire des interprétations qui laissent la défense intacte et, finalement, à accepter le mensonge en tant que principe de travail d’une efficacité supérieure.

Il est assuré de sa connaissance de la vérité pour être certain de ne pas s’y cogner accidentellement. » . Ce qui fait dire aussi à Bion qu’il est plus facile d’être malin que d’être intelligent.

D’autres formes du négatif dans son attaque de la pensée :

-       le transfert négatif dans lequel s’expriment des sentiments hostiles envers l’analyste

-       les réactions thérapeutiques négatives qui sont des résistances à la guérison

-       les idées toutes faites, les préjugés

-       la « bêtise » à l’origine des névroses

-       mais, plus dangereusement pour l’individu, la réduction psychique à une expression somatique pouvant faire courir le risque d’une maladie létale.

-      

(Voir le travail d’André Green sur la pensée du négatif.)

Dans les pathologies que l’on nomme états- limites ou schizoïdies, les capacités à penser de l’analyste sont attaquées par le patient qui se maintient dans un fantasme d’omniscience face aux interprétations : j’en sais plus que toi.

La psychanalyse en tant que technique et discours articulé qui pourrait mettre à jour des éléments inconscients est attaquée. On peut le remarquer dans le discours du patient lorsque manque un lien logique, causal entre plusieurs séquences. L’analyste doit intercaler, interpoler un élément pour que le discours trouve sa cohérence. Il s’agit bien d’attaques contre les liens et donc contre la temporalité psychique.

Le patient peut ruser, donner le change, se cacher derrière des stratégies d’évitement de la prise de conscience ou d’occultation des contenus de sa propre pensée.

Ce sont des situations qui outrepassent les possibilités de la cure analytique classique, conséquence dévastatrice de l’intolérance fondamentale à la frustration et à la nécessité de modifier la mise en acte pulsionnelle au bénéfice de la pensée.

De quoi relève la capacité de rêverie de l’analyste en séance, en particulier lorsqu’il est en présence de patients souffrant de troubles de l’activité de pensée quand la pensée est restée indifférenciée du corps ?

Pour Bion cette capacité de rêverie est l’état mental le plus propice au travail de l’analyste. C’est un état d’accueil des « turbulences émotionnelles » de l’analysant qui suppose de se rendre artificiellement aveugle : « sans souvenir, sans désir et sans compréhension ».

Cela veut dire que l’analyste doit utiliser sa psyché en sens inverse du familier, de l’habituel, du rationnel en faisant le vide sur ses croyances, ses certitudes qui sont venues soutenir son narcissisme, pouvoir se confronter à la césure de l’inconnu. « La part non observée, incompréhensible, inaudible, indicible de la séance constitue le matériel d’où sortira l’interprétation que vous donnerez dans tant de semaines, de mois ou d’années ». Cela veut dire aussi : ne pas se presser d’interpréter.

Dans son article, « Le legs de Bion : l’ombre et la pensée », Jacques Dufour écrit : « les théories peuvent aveugler, être d’une logique au service d’une intelligence puissante et d’un raisonnement sans défaut qui visent à se substituer au bouleversement de toute connaissance propre à l’expérience analytique ».

Alors comment fait- on avec la face cachée de la lune ?

Je rappelle que les spéculations de Bion proviennent de l’hypothèse des éléments béta liés aux expériences sensorielles et émotionnelles qui appartiennent à une psyché primordiale où les pensées sont sans penseur donc impensables. Elles ne peuvent être traitées que par le corps qui évacue comme il le peut les sensations désagréables, douloureuses ou vécues comme destructrices.

Bion nous amène à le suivre dans sa fiction scientifique et nous demande un « exploit mental acrobatique », puisqu’il va spéculer sur la vie fœtale.

Il reprend une citation de Freud de 1926 dans « Inhibition, symptôme et angoisse » :

« Entre la vie intra- utérine et la toute première enfance, il y a beaucoup plus de continuité que l’impressionnante césure de l’acte de la naissance nous le donnerait à croire ».

C’est-à-dire que cette césure physique trop impressionnante nous empêcherait de considérer que le fœtus pourrait avoir une proto-psyché, une proto-personnalité. La discontinuité physique, le passage du milieu aqueux au milieu gazeux notamment, empêchent de saisir la continuité psychique. Il faut cette césure pour vivre en dehors du corps maternel et en même temps cette césure fait obstacle à maintenir vivant ce qui a précédé, la continuité de la vie psychique déjà en route.

Cette césure est d’ailleurs le modèle du refoulement, de la résistance. Comment percer la césure pour remettre un flux continu dans le cours de la vie psychique ? Freud a parlé de perlaboration dans le travail analytique. En anglais c’est working- through. C’est bien le mouvement de s’enfoncer dans la résistance après une période de stagnation.

Il existerait un niveau où les événements physiques et psychiques ne sont pas encore différenciés, ce qui veut dire que ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas observables qu’ils n’existent pas. On les retrouvera dans le champ psychosomatique par exemple et resteront incompréhensibles tant qu’ils ne seront pas liés par des moyens langagiers.

« Il me semble que c’est à un stade très reculé que la relation entre le plasma germinal et l’environnement se met à fonctionner. Je ne vois pas pourquoi cela ne laisserait pas une certaine trace, même après l’impressionnante césure de la naissance ».

Bion peut imaginer que même l’embryon peut ne pas aimer la sensation de pulsation sanguine à l’intérieur de son système. Il évoque des vestiges où des éléments archaïques mentaux pouvant être dissimulés derrière un comportement sain et sensé, il parle de peur thalamique ayant à voir avec les glandes surrénales, de traces mnésiques d’une lumière intolérablement intense ou de sons intolérablement aigus dans la vie fœtale et s’interroge : « à quel moment ce caractère, cette personnalité est- il né ? A quel moment il oublie, laisse tomber tout ce qu’il ou elle a glané au cours de son existence dans le milieu liquide ? ».

A partir de quel moment peut-on dire qu’une cavité optique devient un regard qui regarde ?

Pour Bion, si l’analyste peut tolérer l’existence de ces traces, l’individu n’aura pas à se sevrer de ce lien avec ses développements précoces. Il faut pouvoir accéder à l’idée que tel patient est en train de communiquer à l’analyste quelque chose d’une peur sous- thalamique de sa vie fœtale. Il donne l’exemple fictif de l’utilisation répétée du mot « terrible, terrifiant… » dans le discours du patient. On pourrait alors considérer certaines angoisses psychotiques avec une autre perspective. La peur sous- thalamique serait l’expression d’une émotion d’une psyché prématurée. Comment ne pas trop vite se réfugier derrière des concepts pour combler « la béance de notre effroyable ignorance ».

Bion disait que la théorie psychanalytique engendre plus d’échauffement que de lumière.

« Il est important de reconnaître qu’il existe un monde dans lequel il est impossible de voir ce qu’un analyste peut voir, bien qu’il soit possible pour certains analysants de se rendre compte que nous voyons certaines choses que le reste du monde ne voit pas. Nous étudions l’inconnu lequel peut ne pas nous savoir gré et ne pas se conformer à un comportement qui soit à la portée de notre chétive activité psychique, de notre chétive capacité à penser rationnellement. Il se peut que nous ayons affaire à des choses si infimes qu’elles sont pratiquement imperceptibles, et néanmoins si réelles qu’elles pourraient nous détruire presque sans qu’on s’en aperçoive. C’est ça le genre de zone où il nous faut pénétrer ».

Il s’agit donc bien de percer des césures. Ce qui est difficile c’est d’être tenté d’avoir une nouvelle idée psychanalytique par exemple, qui risque de devenir elle-même une césure, une barrière.

Comment le patient est il marqué psychiquement par ces proto pensées ou sentiments comme la peur par exemple ? Et comment peut- on s’adresser à ce psychisme dans un langage qui puisse ouvrir une voie à rebours jusqu’à ces niveaux primitifs fondamentaux ?

Les images visuelles sont trompeuses. Que veut dire « je vois ce que vous voulez dire » ? Bion se référait souvent aux poètes : « je recours aux poètes parce qu’ils me semblent dire quelque chose d’une façon qui dépasse mes possibilités et cependant être la façon que je choisirais moi-même si j’en avais la possibilité ».

Et à la peinture également. Il avait pu dire qu’il avait compris ce qu’était un coquelicot lorsqu’il avait vu le tableau de Claude Monnet « Les coquelicots ». Le peintre avait transformé avec sa fonction alpha un élément béta en élément appréhendable par la psyché. La chose - en- soi (le noumène), Bion parlera aussi de la réalité ultime, inconnaissable passe par une représentation comme cette peinture, l’artiste ayant trouvé un invariant qui permet de percevoir le coquelicot tel qu’il ne peut pas être perçu dans la réalité.

Pour reprendre l’idée selon laquelle les images visuelles sont trompeuses (il ne parlait pas de point de vue mais de vertex, de perspective) je le cite : « nous sommes induits en erreur par le pouvoir de notre vue. En fait, tout psychanalyste devrait sentir que l’esprit, le caractère ou la personnalité - si de telles choses existent - ne sont pas sensés correspondre à la constitution physique, à ce qu’on voit. Il faut, dans la séance analytique, se demander pourquoi l’on pense que là où il y a un corps, il y a une personnalité. En disant « je vois ce que vous voulez dire » il ne s’agit pas de lumière mais de la métaphore d’une illumination mentale. Mais en fait on ne voit pas... Les moments d’illumination ne sont guère nombreux, ils sont même rarissimes. Je me console en pensant qu’au bout suffisant ». « Les psychanalystes devront inventer, fabriquer une manière de voir l’autre » ».

Cela renvoie directement à la notion d’intuition, littéralement in-to-it.

En parlant de cette capacité intuitive, Bion, en citant Kant, écrira : « l’intuition sans les concepts est aveugle et les concepts sans intuition sont vides ».

Freud disait déjà qu’il s’aveuglait artificiellement quand il devait appréhender un phénomène nouveau et obscur de la vie psychique.

Comment percer cette barrière du visible pour accéder à la part psychique qui est restée indifférenciée du corporel, accéder aux pensées pas encore prêtes pour être pensées ?

A l’autre pôle il y a le cogito de Descartes ; je cite Eliane Allouch (dans : Corps et psyché en psychanalyse. L’apport de l’autisme et des psychoses infantiles) : elle parle du «  petit René devenu le grand Descartes qui n’a pas inventé sans de profondes raisons subjectives sa méthode du cogito radicalement antinomique et sans lien avec la nature du corps. Avec l’idée de considérer, tel un autiste, le corps comme une machine, ensemble de poulies et de conduits commandés par l’esprit d’essence divine, Ce fut pour lui, à l’âge de 23 ans, au lendemain d’un terrible état de crise d’anxiété avec mal de tête, insomnies et trois rêves, crise où il craignit de devenir fou, une manière de trouver dans l’urgence une méthode pour bien conduire sa vie et son esprit : une solution, une stratégie de survie psychique en quelque sorte ». Le petit René était né après deux enfants morts et avait perdu sa mère un an après sa naissance.

Voir l’article de Danièle Levy : « René 1593-1650 » (dans « Le corps a ses raisons », 2001).

Dans « Mourir de penser », Pascal Quignard traduit mot à mot ce qu’Homère a écrit il y a 2800 ans quand Ulysse, déguisé en mendiant car ne voulant pas être reconnu, réapparait sur l’île d’Ithiaque : «  Ulysse est reconnu par son vieux chien Argos. Mot à mot donc,  « il (Argos), pensa Ulysse dans celui qui s’avançait devant lui » C’est un chien qui pense un homme. Je reprend la scène : le chien est étendu sur le fumier. Au son d’une voix qui s ‘élève près de la porte, il lève la tête. Il voit un mendiant en train de parler avec le porcher. Mais le déguisement ne trompe pas longtemps le chien : il pense Ulysse dans le mendiant.

Or, au même instant, soudain, c’est Ulysse lui même qui ressent qu’on le reconnaît dans l’espace (que quelqu’un « pense » à lui dans le milieu)… Argos quant à lui, lève les yeux, tend son museau dans l’air, « pense » Ulysse dans le mendiant, remue la queue, couche ses deux oreilles, meurt. Il pense et il meurt. Ainsi le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe « noein » (qui est le verbe grec qu’on traduit par penser) voulait dire d’abord « flairer ». Penser, c’est renifler la chose neuve qui surgit dans l’air qui entoure. »

Le rêve d’une jeune patiente : « je suis dans un magasin multimédias. On est avec mon père. On croise un monsieur aveugle avec un chien guide et un chien noir. Le monsieur est assez grand, imposant mais doux, type ours. On cherche quelque chose avec mon père et finalement on va sortir. A coté des caisses, on passe à coté du monsieur. Il sent que je veux passer et pousse ses chiens. En sortant je dis à mon père : il a senti que j’étais là ».

Elle associe : ce grand monsieur est rassurant. Il peut peut-être protéger, c’est quelqu’un avec qui j’aimerais bien être. Ne pas voir enlève des barrières. C’est comme dans les conversations d’oreillers.

Cette patiente parle peut-être là d’elle sur le divan et de l’analyste dans sa capacité de rêverie. Cette jeune femme qui exprime au début de son travail analytique sa difficulté à avoir des pensées personnelles sans craindre mon jugement va, à la suite de ce rêve faire une longue série de rêves dans lesquels elle sera souvent en situation d’avoir à trouver un lieu isolé et intime pour se retrouver et penser loin de sa famille. Dans le rêve, cet homme non- voyant a senti son existence sur un mode psychique, pas dans le visuel corporel mais dans son lieu psychique à lui, condition pour qu’elle accède à un lieu interne pour penser.

La capacité de rêverie, c’est laisser séjourner en soi les pensées impensables de l’autre. C’est prendre le temps pour qu’une forme apparaisse.

Un dernier mot concernant cette indifférenciation soma- psyché et comment le travail de pensée va opérer pour que les éléments psychiques s’intègrent à l’appareil psychique sans pour autant perdre leur continuum avec le soma : un mot sur l’évolution de notre espèce. Je reviens vers nos ancêtres préhistoriques, les premiers hommes, les hominidés. Ils sont apparus il y a environ 7 millions d’années. Les sépultures remontent à moins 100000 ans, l’art pariétal à moins 50000 ans et l’écriture à moins 10000 ans.

Donc la pensée symbolique au- delà d’une pensée primitive adaptative pour la survie, cette pensée est très récente. Bion signalait que l’homme n’est pas habitué à penser et que cela lui fait peur car c’est très récent sur l’échelle de l’évolution de l’espèce. En même temps, le temps de l’immaturité du cerveau dans la vie d’un être humain s’est allongé, ce qui laisse beaucoup de temps pour transformer la vie psychique et la faire croître.

Penser est douloureux. Il faut avoir été porté physiquement et psychiquement pour supporter ce retournement sur soi et la temporalité qui vient différer les pulsions.

En même temps, penser est un précieux antidépresseur qui vient dénouer les angoisses et faire se sentir vivant, c’est-à-dire dans un mouvement de croissance de notre appareil à penser : « la lutte pour l‘expansion plutôt que l’explosion de la psyché » dit Bion.

Et aujourd’hui, il y a plus d’explosion que d’expansion de l’activité de pensée.

Bion a posé des questions sur la société, les Institutions, l’establishment dans leur capacité à intégrer la pensée d’un génie (Freud comme génie de la psychanalyse par exemple), à en supporter l’angoisse catastrophique que peut susciter une pensée inconnue.

Et aujourd’hui plus que jamais, le monde est assailli, bombardé d’éléments béta bruts, destructeurs.

Tout comme Bion a dit qu’il est plus facile d’être malin que d’être intelligent, il a dit que la sagesse est plus difficile que l’intelligence.